HENRI MATISSE Le peintre dans son atelier 1916-1917


Quelqu'un m'a dit: ne cesse jamais de croire en tes rêves. J'étais petite à Naples et mes parents étaient très pauvres. Papa avait perdu son travail. Maman était peintre amateur mais ça ne rapportait guère. Je travaillais énormément pour ramener de l'argent. Quand j'ai eu dix-sept ans, ma maman a eu une crise de cœur, et à l'hôpital, le médecin nous a dit qu'elle allait mourir. J'étais anéantie. Je perdais l'être le plus pur que j'avais sur terre. Elle aimait la beauté, elle était la beauté. C'était désarmant, cette situation inédite, elle au pays des ombres, et moi de l'autre côté, en pleine lumière, mais ne sachant que faire de cette nouvelle liberté. 

Alors je suis partie à Paris, non pas pour oublier, mais pour continuer. Comme j'avais hérité de ma mère ses longs cheveux noirs et ses yeux profonds, je voulais tenter ma chance dans la Ville Lumière, au théâtre ou, pourquoi pas, au cinéma... En attendant, je suis devenue jeune fille au pair. Un jour, un ami m'a dit qu'un peintre se cherchait un nouveau modèle. Et il me l'a présenté. Sans trop se parler, on s'est tout de suite compris. 

Tous les jours, à la même heure, je me rends dans son petit atelier, sombre mais rassurant. Je reste sans bouger des heures entières, vêtue au gré de ses humeurs. L'air frais de Paris pénètre par la fenêtre ouverte. Tandis que perdu dans ses pensées, presque transparent, il laisse courir sa main sur le chevalet, je me sens absorbée par lui, par son génie. Je pense à ma maman, à ses tentatives maladroites de colorer ce monde, cette vie qui la rejetait. Le temps, immobile, s'éternise. Je ne suis plus qu'un fantôme pictural, un ange blessé dans "la lumière exaltée "(1).
Valentina Mergny

(1) expression de H. MATISSE

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